PUBLIC EDITING #3 reference text_1: LE RENOUVELLEMENT DU CONCEPT DE PRODUCTION ET SES SÉMIOTIQUES

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LE RENOUVELLEMENT DU CONCEPT DE PRODUCTION ET SES SÉMIOTIQUES (Chapitre 1)

Maurizio Lazzarato

« De deux définitions de la fabrique données par Ure, et citées par Marx, la première rapporte les machines aux hommes qui les surveillent, la seconde les machines et les hommes, « organes mécaniques et intellectuels, à la fabrique comme corps plein qui les machines. Or c’est la seconde définition qui est littérale et concrète »

Deleuze et Guattari

Dans ce premier chapitre nous allons donner un aperçu général de l’implication de la subjectivité dans le capitalisme contemporain. Elle est investie et exploitée par ce que Deleuze et Guattari appellent l’assujettissement social et l’asservissement machinique.

L’assujettissement social produit et distribue des rôles et des places, en nous équipant d’une subjectivité  et  nous assignant à une identité, à un sexe, à une profession, à une nationalité etc., de façon que tout le monde est pris dans un piège sémiotique signifiant et représentatif.

La forme paradigmatique que l’assujettissement social revêt dans le capitalisme néolibéral est celle qui  incite le salarié, le chômeur, le travailleur pauvre, le consommateur, à devenir sujet, à se reconnaître comme producteur ou usager actif et responsable. Le sujet dans le capitalisme contemporain est identifié à l’autonomie, à la capacité d’agir, de décider et de choisir de l’entrepreneur. Dans tous les domaines, qu’il s’agisse de production, de formation, de consommation, de communication, nous sommes enjoint, à nous comporter comme un « entrepreneur de soi » (selon la formule de Foucault). La micro – entreprise, l’auto – entrepreneur, le capital humain célèbrent le mariage de l’individualisme économique et politique.

Mais il ne s’agit là que d’une des modalités d’action  du capitalisme sur la subjectivité. À la production du sujet individué, s’ajoute un tout autre traitement qui, à l’encontre de l’assujettissement social, procède par desubjectivation, « l’asservissement machinique ».

Le concept d’assujettissement, avec des différences remarquables, est monnaie courante dans la philosophie et dans la sociologie de dernières cinquante ans. Par contre, l’ « asservissement machinique », en s’inspirant et en renouvelant en profondeur la théorie de la « production » marxienne, constitue une de contribution originale  de Deleuze et Guattari à la compréhension du fonctionnement du capitalisme .

L’asservissement est un concept utilisé dans la cybernétique (mot grecque qui signifie  « pilotage » ou « gouvernement) et  dans l’automation. A la différence de l’assujettissement social, il ne s’embarrasse des distinctions entre les objets et les sujets, entre les mots et les choses, entre « nature » et « culture ».

Dans l’asservissement machinique, l’individu n’est plus institué comme sujet (capital humain ou entrepreneur de soi). Il est au contraire considéré comme une pièce, comme un rouage, comme un composant de l’agencement « entreprise », de l’agencement « système financier », de l’agencement média, de l’agencement « État-providence » et ses « équipements collectifs de subjectivation » (école, hôpital, musée, théâtre, télévision, Internet, etc.). L’individu « fonctionne » et est asservi à l’agencement au même titre que les pièces de machines techniques, que les procédures organisationnelles, que les systèmes de signes, etc.

L’assujettissement fabrique un sujet qui se rapporte à un objet qui lui est extérieur (machine, dispositif de communication, monnaie, service public, etc.), dont il fait usage et avec lequel il agit.  Dans l’assujettissement l’individu travaille ou communique avec un autre individu par le biais  d’une machine – objet qui fonctionne comme un « moyen » ou une médiation  de son action ou de  son usage .  Dans l’asservissement l’homme ne communique plus directement avec ses semblables : les organes, les fonctions , les systèmes de perception, la mémoire, l’affectivité, des chainons sémiotiques, etc., participent à un montage  machinique les qui met au même niveaux des flux matériels et sociaux.

La logique sujet – objet qui constitue le mode de fonctionnement de l’assujettissement sociale, est une logique encore «humaine, trop humaine ». Dans l’asservissement machinique, l’individu ne s’oppose pas, il est adjacent aux machines. Ensemble, ils constituent un dispositif « hommes – machines » où les hommes et les machines ne sont que des pièces récurrents et réversibles du processus de production, de communication, de consommation etc.. Dans l’asservissement machinique l’abime ontologique  entre l’humain et le non humain, entre les sujets et les objets, entre les mots et les choses est constamment franchit par de techniques, de procédures, des protocoles qui  mobilisent de sémiotiques a – signifiantes (diagrammes, plans, équations, graphes, schémas, etc.).

Pour l’ergonomie, dans les systèmes hommes – machines, où  « interagissent plusieurs éléments humains et non humains »,  « les  composantes de tout travail  peuvent s’exprimer en termes d’information ». Mais ici la « notion d’information perd son aspect anthropocentrique »[1] . On ne parle plus de « signal – organisme – réponse », on n’utilise plus le modèle des théories de la communication qui permet « des analogies commodes quoique limitées : émetteur – récepteur »[2]. On parle et on utilise les concepts non plus anthropomorphiques « d’entrées et de sorties ».

Les « systèmes  hommes – machines (au pluriel) ne peuvent pas être considéré comme un simple empilement de poste de travail « homme – machine » (au singulier), puisque ils différent en nature de la « dyade » sujet / objet.

Le remplacement dans un nombre croissante de services de la relation agent / usager par des automates, étend les systèmes « hommes – machines » et l’asservissement qu’ils impliquent à la plupart des activités.

Pour le dire non plus dans les termes de l’ergonomie, mais avec les concepts philosophiques de Félix Guattari l’asservissement ne comporte ni des sujets ni des objets à proprement parler, mais des entités « ontologiquement ambigües » , de hybrides, des « objectités / subjectités » , c’est-à-dire des entités  « bi – faces objet – sujet ».

Les « objets », les machines, les protocoles, les diagrammes , les graphes, les schémas peuvent constituer des vecteurs de « proto – subjectivation » ou de foyers de « proto – énonciation ».  La subjectivité et l’énonciation qui normalement sont considérés comme de attributs exclusifs de la subjectivité humaine, collent aussi aux « choses ». Les « sujets  », par contre, cristallisent de habitudes, des routines physiques et intellectuelles qui peuvent posséder la consistance des « objets ».

Dans l’asservissement l’individu, non seulement il « fait pièce avec l’agencement », mais il est aussi mis en pièces par celui-ci : les composantes de sa subjectivité (intelligence, affects, sensations, cognition, mémoire, force physique) ne sont plus unifiées dans le sujet, elles n’ont plus le sujet individué comme référent. Intelligence, affects, sensations, cognition, mémoire, force physique constituent désormais des composantes qui trouvent leur synthèse non plus dans la personne, mais dans l’agencement (entreprise, média, service public, école, etc.).

Ainsi, si l’assujettissement fait appel à la conscience et à la représentation et aux sémiotiques signifiantes et linguistiques, l’asservissement machinique active à la fois bien plus et bien moins que la conscience et la représentation, c’est-à-dire bien plus et bien moins que la personne, l’individu, le sujet.

« Alors que l’assujettissement engage des personnes globales, des représentations subjectives molaires aisément manipulables, l’asservissement machinique passe à travers les systèmes de représentation et de signification dans lesquels « se reconnaissent et s’aliènent les sujets individués »[3]

L’asservissement n’agit ni par répression, ni par idéologie. Il  procède par modélisation,  modulation, mise en forme, techniques qui portent sur les « ressorts mêmes de la vie et de l’activité humaine », sur le « fonctionnement de base des comportements perceptifs, sensitifs, affectifs, cognitifs, linguistiques[4] ».

Il s’empare des êtres humains « de l’intérieur » et de l’ « extérieur », et ce, non pas seulement par le moyen d’images, d’idées, mais en les équipant de certains modes de perception et de sensibilité, ainsi que de représentations inconscientes. Il n’agit pas d’abord à niveau cognitif et représentationnel.

L’asservissement machinique libère ainsi des puissances et des forces pré – personnelles (perception, sensibilité, affects, désir) et supra – personnelles (systèmes machiniques, linguistiques, sociaux, médiatiques, économiques, etc.) qui, en dépassant le sujet et ses relations individuées, démultiplie les « possibles ».

« Par un enrichissement continu de ses composantes sémiotiques, le capital prend le contrôle , au delà du travail salarié et de ses biens monétarisés, d’une multitudes de quanta de pouvoir et de désir qui restaient autrefois enkystés dans l’économie locale, domestique, libidinale »[5]

Dans l’asservissement machinique réside la nouveauté, le secret et la puissance spécifique du capitalisme, tandis que l’assujettissement social est un mode de gouvernement de la subjectivité qu’il hérite des autres formations sociales, tout en l’aménageant pour  ses finalités.

Le capitalisme exerce une double cynisme : cynisme « humaniste » de nous assigner à une individualité et à des rôles préétablis (ouvrier, consommateur, chômeur, homme/femme, artiste, etc.) dans lesquels les individus doivent s’aliéner ; et cynisme « déshumanisant » de nous inclure dans un agencement qui ne distingue plus humain et non humain, sujet et objet, les mots et les choses. Dans l’asservissement nous n’agissons plus, ni même ne faisons plus usage de quelque chose, si par action et usage nous entendons des fonctions du sujet. Nous constituons  plutôt de simples entrées et sorties, des inputs ou outputs du fonctionnement de processus économiques, sociaux, communicationnels gouvernés ou pilotés par l’asservissement.

La force collective de travail (qui dans le néolibéralisme correspond à la population) est alors soumise à un double régime : elle est asservie, d’une part, aux dispositifs machiniques de l’entreprise, de la communication, de l’État-providence, de la finance, et, d’autre part, elle est assujettie à une stratification de pouvoir qui l’assigne à certains rôles et à des fonctions sociales et productives dans lesquelles elle est aliénée comme usagers et/ou producteur.

Assujettissement et asservissement sont des fonctions qui peuvent être couvertes par une même personne ou distribués entre personnes différentes. Soit l’exemple d’une entreprise : les « salariés » sont asservis à l’automatisation des procédures, des machines, de la division du travail, en fonctionnant comme de « entrées » et des « sorties » du processus. Mais lorsque une panne, un accident, un disfonctionnement a lieu, on requiert la mobilisation de la fonction sujet, de sa conscience et de ses représentations pour « récupérer » l’incident, pour l’expliquer, pour pallier au disfonctionnement avec l’objectif de ramener les automatismes et les procédures d’asservissement à leur état normal.

Dans la reprise et le renouvellement du concept marxien de « production » par Deleuze et Guattari, assujettissement et asservissement déterminent, ensemble et par leur différence, le fonctionnement « économique » du capitalisme. Le capital, en achetant la force de travail, paie un assujettissement : un temps de présence (dans un emploi, dans une fonction), une mise à disposition (celle du chômeur, où le « temps disponible de cerveau » du téléspectateur). Mais, en réalité, ce que le capital achète n’est pas seulement le temps de présence de la force de travail dans une entreprise, dans une institution ou dans une fonction sociale et la disponibilité, le temps disponible du chômeur ou de téléspectateur. Ce qu’il achète est d’abord le droit de pouvoir exploiter un agencement « complexe » qui met « en jeu les modes de transport, les modèles urbains, les médias, l’industries de loisirs, les manières de percevoir et de sentir, toutes les sémiotiques »[6].  L’asservissement libère ainsi des puissances de production incommensurables à celles de l’emploi et du travail humain.

Dans la loi de valeur du « Capital », Marx a encore une vision «anthropomorphique » et « anthropocentrique » de la production, puisque la plus-value est humaine, tout comme le temps de travail. Seul le travail de l’ouvrier est producteur de plus – value, tandis que les machines ne font rien d’autre que transmettre leur valeur qui, à leur tour, résulte du temps de travail humain nécessaire à leur fabrication. Deleuze et Guattari en syntonie avec la démultiplication faramineuse du capital constant (des machineries) introduisent le concept de plus-value machinique et de temps machinique. Ces temps sont les temps de l’asservissement ou on ne distingue plus sujet et objet, humain et non humain, naturel et artificiel. Ces temporalités machiniques constituent les facteurs essentiels de la production capitaliste. A la différence du temps et de la plus value humains, les temps et la plus value machiniques ont la propriété remarquable d’être ni quantifiables, ni assignables.

« Le contrôle réel des temps machiniques, de l’asservissement des organes humains aux agencements productifs ne saurait être valablement mesuré à partir d’un équivalent général. On peut mesurer un temps de présence, un temps d’aliénation, une durée d’incarcération dans une usine ou une prison : on ne peut pas mesurer ses conséquences sur un individu. On peut quantifier le travail apparent d’un physicien dans un laboratoire, non la valeur productive des formules qu’il élabore ».[7]

Dans la production économique, dans la production sociale (du chômeur, de l’élève, de l’usager, etc.), dans la production communicationnelle, dans la finance, ce n’est en effet jamais un individu, ni même un ensemble d’individus (intersubjectivité), qui travaillent, communiquent, produisent. Dans le capitalisme on travaille et on produit toujours dans un agencement collectif et par un agencement collectif. Mais le collectif ne comprend pas que des individus et des éléments de subjectivité humaine. Il inclut aussi des « objets », des machines, de protocoles, des sémiotiques humaines et non humaines, de modules sensibles pré – individuels, de rapports micro – sociaux et de rapports supra – individuel etc.

De la même façon ce n’est jamais un individu qui pense, ce n’est jamais un individu qui crée, mais, un individu dans un réseaux d’institutions (des écoles, des théâtres, des musées, etc.), de technologies (ses livres, des bibliothèques, des réseaux électroniques, etc.), de sources de financement commandées par des politiques publiques et privées,  plongé dans des traditions de pensée ou des pratiques esthétiques, au prise avec une circulation des signes, d’idées, d’ouvres qui le forcent à penser et à créer.

Dans l’entreprise, le salarié doit agir et se reconnaître comme producteur assujetti à des machines qui lui sont extérieures et dont il fait usage. Mais ce n’est jamais le salarié (subjectivité individué), ni une simple coopération de salariés (intersubjectivité) qui produit. La productivité du capital dépend, d’une part, de l’agencement des organes (cerveau, mains, muscles, etc.) et des facultés humaines (mémoire, perception, cognition, etc.) et, d’autre part, des performances « intellectuelles » et physiques de machines, de protocoles d’organisation, de logiciels, ou encore de systèmes de signes, de la puissance de la science, etc

Le capital n’extorque donc pas une simple rallonge de temps de travail (différence entre le temps humain payé et le temps humain passé sur un poste de travail), mais il met en place un processus qui exploite la différence entre assujettissement et asservissement : car si l’assujettissement subjectif, l’aliénation sociale inhérente à un poste de travail ou à n’importe quelle fonction sociale (ouvrier, chômeurs, professeur, mère, etc.), est toujours assignable et calculable (salaire qui correspond à un emploi, revenu qui correspond à une fonction sociale), la part d’asservissement machinique qui rentre dans l’activité humaine n’est jamais ni assignable, ni quantifiable en tant que telle.

Dans l’asservissement machinique, il n’y a aucune proportionnalité entre le travail individuel et la production. La production n’est pas la somme du temps d’emploi individuels, ni même la somme des temps de travail individuels[8]. La production et la productivité ne dépendent que partiellement de ces derniers, elles découlent en premier lieu de l’agencement, c’est-à-dire de la mobilisation des puissances du machinisme, de la communication, de la science, du social, comme déjà Marx l’avait anticipé dans le Grundrisse. Ainsi, de la même manière qu’il nous a fallu  distinguer l’emploi du travail, il faut maintenant séparer le travail humain et l’emploi de la production.

Cependant, dans le capitalisme contemporain, il faut aller encore plus loin, puisque ce n’est jamais une entreprise qui produit, quand bien même elle serait considérée du point de vue de l’asservissement machinique. Dans sa configuration actuelle, la production capitaliste n’est rien d’autre qu’un agencement d’agencements, c’est-à-dire un réseau des dispositifs (de l’entreprise, du social, du culturel, du technologique, du politique, du genre, de la communication, du scientifique, de la consommation) articulés les uns sur les autres.

L’agencement « entreprise » se prolonge, se combine et présuppose d’autres agencements (les équipements collectifs étatiques et paraétatiques de l’État-providence, les systèmes de mass-médias, les dispositifs culturels, les systèmes de formation, etc.), qui tous fonctionnent en associant et poussant à l’extrême l’individualisation (l’assujettissement) et la désindividualisation (l’asservissement).

On est assujetti à la machine télévision en tant qu’usager et consommateur qui se rapporte aux émissions, aux mots , aux images et aux récits comme un sujet, avec sa conscience et ses représentations. Au contraire, on est asservi « pour autant que les téléspectateurs ne sont non plus des consommateurs ou des usagers, ni même des producteurs, mais des pièces composantes intrinsèques qui appartiennent à la machine et non plus à la manière de la produire ou de s’en servir[9] ».

Dans l’asservissement, les composantes de la subjectivité fonctionnent comme entrées et sorties (inputs et outputs) de l’agencement « télévision », comme autant de feed-backs, de l’immense réseau d’individus synchronisés que constituent les téléspectateurs asservis . Le rapport entre éléments humains et éléments non humains « se fait en termes de communication mutuelle intérieure et non plus d’usage et d’action[10] ». Les sondeurs peuvent mesurer le « temps disponible de cerveau » passé devant la télévision, mais pas ce qui se produit pendant ce temps. La production de subjectivité ou d’informations qui résulte de la combinaison de l’agencement des flux d’images, de son, de représentation, et des composantes de la subjectivité (affects préindividuels, représentations, fantasmes, etc.) est inassignable et non calculable.

L’« équipement » social de l’État-providence qui gère le chômage impose au chômeur d’agir et de se reconnaître comme « usager » de l’assurance, c’est-à-dire comme capital humain responsable de son employabilité. Mais, en même temps, il lui est imposé de fonctionner comme une simple variable d’ajustement du marché du travail, comme une pièce flexible et adaptable aux « automatismes » de la demande et de l’offre d’emploi. D’une part, les dispositifs « pastoraux » de contrôle et d’incitation, en s’occupant dans les détails de la formation, des projets, des compétences et des comportements du chômeur, le poussent à s’instituer en sujet, tandis que, d’autre part, le marché le considère comme une pièce désindividualisée participant de l’automatisme de son autorégulation. Or si l’assurance chômage est la mesure de ce que coûte la mise à disposition du chômeur (la mesure de l’assujettissement), ce que le chômeur produit avec sa mobilité et sa flexibilité dans le marché de l’emploi, ce qu’il produit en tant que consommateur ou en tant qu’il contribue à faire tourner la machine de la relation de service de l’assurance chômage (les informations qu’il fournit, même malgré lui, l’indice subjectif et objectif qu’il représente, même malgré lui, font du chômeur un des feed backs de cette « machine sociale ») est inassignable et non calculable.

Dans le système financier, l’individu est sujet (capital humain) d’une autre façon encore. En tant qu’« investisseur/débiteur », il peut être considéré comme le modèle même de la subjectivation : la promesse qu’il fait de s’acquitter de la dette qu’il contracte implique la fabrication d’une mémoire et d’affects (tels que la culpabilité, la responsabilité, la loyauté, la confiance, etc.) nécessaires à assurer la réalisation de sa promesse. Mais une fois que le crédit est entré dans la machine finance, il devient tout autre chose, un simple input de l’agencement financier. Le crédit/dette incorporé dans l’agencement perd en effet toute référence au sujet qui a contracté la dette. Le crédit/dette est littéralement mis en pièces (de la même manière que l’agencement met en pièces le sujet) par la machine financière, comme la crise des subprimes l’a montré. Il ne s’agit plus de tel ou tel investissement, de telle ou telle dette : l’agencement financier l’a transformé en monnaie qui agit comme « capital », en argent qui génère de l’argent, qui ne se limite pas à commander du travail, mais commande bien plutôt un agencement, un processus social complexe.

Le rapport entre le « pouvoir d’achat » représenté par le crédit d’une maison et le pouvoir que la monnaie possède en tant que capital, en tant que commandement sur les agencements, est incommensurable. La machine financière travaille à un autre niveau de puissance (la puissance de l’agencement) que celui du pouvoir d’achat. Ce qui lui permet de démultiplier les possibles, mais également de s’emballer, de se détraquer, puisqu’il n’y a aucune proportionnalité entre les deux monnaies (la monnaie qui achète, qui commande un bien de consommation et la monnaie qui commande un agencement). La non-proportionnalité avec l’« économie réelle » dont on accable la finance n’est ni une exception, ni une perversion, mais le fonctionnement normal et structurel du capitalisme. La finance rend manifeste, à un niveau général, la non-proportionnalité existant entre assujettissement et asservissement.

Les hypothèses avancées à la fin des années 70 par Deleuze et Guattari, gardent encore une grande partie de leur pertinence.

L ‘assujettissement reste toujours centré sur le travail, même si sa signification a glissé imperceptiblement mais sûrement du « travail » de l’ouvrier au « travail » de l’entrepreneur. De la puissance « productive » de la classe ouvrière on est passée, à partir des années 80 et grâce notamment à la social – démocratie, à la celle de l’entreprise. Partout on fait l’éloge de la « valeur travail », en entretenant sciemment l’ambigüité , puisque désormais par travail on signifie le « travail sur soi » qu’il faut effectuer pour se métamorphoser en entreprise individuelle.

Dans l’asservissement, par contre, le travail semble éclater dans deux directions : celle d’un surtravail « intensif » qui ne passe même plus par le travail, mais par « un asservissement machinique » généralisé, « tel qu’on fournit une plus – value indépendamment d’un travail quelconque (l’enfant, le retraité, le chômeur, le téléspectateur, etc.)  et celle d’un travail extensif devenue précaire et flottant »[11].

Dans cette situation les usagers (de l’assurance chômage,  de la télévision, de services publiques et privés, etc.), comme tout consommateur, tendent à devenir des « employés ». Dans le « travail du consommateur » [12]on a l’exemplification d’une productivité qui ne passe plus par la « définition physico – sociale du travail ».

LES Sémiotiques signifiantes  de l’assujettissement social et LES sémiotiques a-signifiantes  de l’asservissement machinique

Guattari a pu parler du capital comme « opérateur sémiotique ».

Qu’est-ce que ça signifie ? Que les sémiotiques sont des conditions de la production.

Du point de vue sémiotique, l’asservissement machinique et l’assujettissement social impliquent des régimes de signes distincts. L’assujettissement social fonctionne à partir de sémiotiques signifiantes, notamment le langage, qui mobilisent la conscience et les représentations en vue de constituer un sujet (le « capital humain »), tandis que l’asservissement machinique fonctionne à partir de sémiotiques a-signifiantes (les indices de la bourse, la monnaie, les équations, les diagrammes, le langage informatique, etc.) qui ne passent pas par la conscience et les représentations et n’ont pas comme référent le sujet[13].

Les signes et les sémiotiques peuvent fonctionner selon ces deux logiques, à la fois hétérogènes et complémentaires : produire des opérations, déclencher des actions, fonctionner, constituer les composantes d’inputs et d’output d’une machine sociale ou technologique, comme dans l’asservissement machinique ; produire du sens, des significations, des interprétations, du discours, des représentations, à travers le langage, comme dans l’assujettissement social. Les sémiotiques a-signifiantes agissent à même les choses. Elles mettent en connexion un organe, un système de perception, une activité, etc. , directement avec une machine, des procédures, des signes,  sans passer par la représentation d’un sujet. Elles jouent un rôle tout à fait spécifique dans le capitalisme, puisque « pour l’essentiel, le capitalisme s’appuie sur des machines a-signifiantes[14] ».

Les indices de la bourse, les statistiques de l’assurance chômage, les fonctions et les diagrammes de la science, les langages informatiques ne construisent pas de discours et ne font pas des récits (les discours et les récits sont produits à côté), ils fonctionnent en faisant tourner et en démultipliant la puissance de l’agencement « productif ». Les sémiotiques a – signifiantes, restent plus ou moins tributaires des sémiologies signifiantes, mais, au niveau de leur fonctionnement intrinsèque, elles échappent au langage et aux significations sociales dominantes. Que la banque centrale européenne augmente son taux d’escompte de 1 % et ce sont des dizaines des milliers de « projets » qui partent en fumée faute de crédits. Que les prix de l’immobilier s’effondrent, comme dans le cas de subprimes aux États-Unis, et ce sont des milliers de ménages qui ne peuvent plus rembourser leur dette. Que les comptes de la Sécurité sociale affichent un déficit, et des mesures de réduction des « dépenses sociales » sont décidées.

Les flux de signes a – signifiant agissent directement sur les flux matériels, au delà de la séparation entre production et représentation, propre aux sémiotiques signifiantes et fonctionnent indépendamment qu’elles signifient quelque chose pour quelqu’un.

Les équations mathématiques, les programmations informatiques, les diagrammes « participent directement au processus d’engendrement de leur objet alors qu’une image publicitaire n’en donnera qu’une représentation extrinsèque (mais elle est alors production de subjectivité) »[15]. Les signes au lieu de renvoyer à d’autres signes,  agissent directement sur le réel, dans le sens que les signes d’un langage informatique font fonctionner une machine technique comme l’ordinateur, que les signes monétaires activent la machine économique, que les signes d’une équation mathématiques entrent dans la construction d’un pont ou d’un immeuble, etc.

Le capitalisme est un système qui cherche toujours à s’appuyer sur des systèmes automatiques d’évaluation, de mesure et de régulation. C’est pour cette raison que ce qui lui importe est de maîtriser les dispositifs sémiotiques a-signifiants (l’écriture économique, comptable, boursière, etc.) par lesquels  il essaie de dépolitiser  les relations de pouvoir. La puissance des sémiotiques a-signifiantes réside dans le fait que, d’une part, elles sont de modalités d’évaluation et de mesure « automatiques » et, d’autre part, elles mettent en communication et en équivalence « formelle » des domaines hétérogènes de puissance et de pouvoir asymétriques en organisant leur intégration et leur recentrage sur l’accumulation économique.

La financiarisation contemporaine n’est qu’une démultiplication des systèmes d’index et de symbolisation qui permettent d’évaluer et de piloter les différentiels de valorisation dans tous les domaines et entre tous les domaines. La consommation de masse et les mass-médias constituent d’autres systèmes sémiotiques d’évaluation[16] et de pilotage qui permettent d’intégrer et de « recentrer » les différences de comportement, d’opinion et de sens à la logique économique.

L’assujettissement social et ses sémiologies signifiantes (langage, récits, discours) sont, par contre, des techniques de contrôle de conséquences de la déterritorialisation capitaliste opérée par les sémiotiques a – signifiantes.

La desubjectivation opérée par l’asservissement machinique  pourrait être saisie comme l’occasion pour se dégager des  assujettissements qui nous renferment toujours dans le moi, la personne, la famille, la race, le salariat, etc. Saisir la desubjectivation pour produire autre chose que un individualisme paranoïaque, pour sortir de la fausse alternative d’être condamné à fonctionner comme une pièce parmi d’autres d’une machinerie sociale ou à devenir sujet individuel, capital humain.

C’est contre cette possibilité qui travail l’assujettissement en assurant la reterritorialisation et la recomposition des composantes subjectives « libérées » par l’asservissement machinique sur le « sujet » individué que l’on charge de culpabilité, de peur et de responsabilité. L’assujettissement doit produire les valeurs sociales, les significations, les identifications individuelles et collectives nécessaires aux rôles et aux fonctions de la production sociale.

La Segmentarité dure de l’assujettissement social et la segmentarité souple de l’asservissement machinique

Du point de vue économique, l’assujettissement distribue des salaires et des revenus qui n’ont qu’un rapport indirect avec la « production réelle ». L’assujettissement divise la population entre ceux qui ont un emploi et qui n’en ont pas, entre ceux qui ont des droits sociaux et ceux qui n’en ont pas, entre « actifs » et « inactifs » sur une base qui n’a aucune nécessité économique, puisque la contribution de chacun à la « production » n’est ni assignable, ni mesurable.

L’assujettissement fonctionne à partir de segmentarités binaires (emploi/chômage, producteur/consommateur, hommes/femmes, artiste/non-artiste, productif/non productif, etc.), tandis que l’asservissement fonctionne à partir d’une segmentarité souple, qui passe au travers des assujettissements et de leurs dualismes. Dans l’asservissement machinique, les divisions emploi/chômage, assurance/assistance, productif/non productif, n’ont plus cours, puisque du point de vue de la « production réelle », tout le monde « travaille », tout le monde est « productif » selon des modalités diverses[17].

Dans le capitalisme contemporain, le salariat ne recouvre que partiellement la multiplicité des « travaux » effectués et encore plus partiellement la multiplicité des agencements « productifs ».

La notion de poste de travail devrait être élargie à la plupart des activités non salariés et celle d’entreprise aux équipements collectifs de l’Etat providence, aux médias, etc.

« Il serait tout à fait arbitraire de considérer aujourd’hui le salariat d’entreprise indépendamment des multiples systèmes de salaires différés, d’assistance et de coûts sociaux, affectant de près ou de loin la reproduction de la force de travail, qui passent hors du circuit monétaire de l’entreprise et sont pris en charge par des multiples instituions et équipements de pouvoir. »[18]

À partir de l’après-guerre, les syndicats et la gauche ont opéré un glissement du « travail à l’emploi » qui a laissé échoir entre les mains des patrons et de l’État la question politique fondamentale de l’intégration du « social » (Foucault), du « socius » (Deleuze-Guattari)[19], de la « société » (Opéraisme italien) à la valorisation capitaliste.

Si le « social » permet, chez Foucault, de rendre gouvernable l’hétérogénéité de l’économie et du politique, chez Guattari il déplace et reconfigure cette même division. L’opposition de l’économie et du politique est dissoute dans une multiplicité de modalités d’assujettissement, une multiplicité de modalités d’asservissement et de systèmes d’évaluation, dont l’objectif est le « contrôle de la société dans son ensemble ». La production du profit n’est pas une opération économique. Elle engage, de proche en proche, l’ensemble des formations de pouvoir.

La gouvernementalité néolibérale n’est ni politique, ni économique dans le sens classique de ces termes. Elle est « stratégique », pour le dire avec Foucault, puisqu’elle utilise l’hétérogénéité des assujettissements et des asservissements pour creuser des différences, des inégalités, pour solliciter les rivalités et les concurrences, en opérant, à travers des mécanismes d’évaluation, de mesure et d’ordonnancement, comme « une intégrale de formations de pouvoir[20] ».

Il est inutile de chercher un nouveau fondement, comme le font les théories du capitalisme cognitif, du capitalisme culturel, ou encore de la société de la connaissance, en ramenant la multiplicité des asservissements et des assujettissements à l’unité [21], en refermant l’hétérogénéité des travaux (manuel, migrant, féminin, servile, sexuel, de soin, de loisir, intellectuel, de consommation, bénévole, etc.) dans l’hégémonie du travail cognitif.

Le capitalisme ne semble pas fonctionner à partie d’une logique hégémonique construite autour du travail cognitif. Sa visée est d’abord politique. Le capital est bien hégémonique, mais dans un autre sens mis en lumière par Guattari : « Il n’harmonise pas les formations sociales, ; il les ajuste par la force des disparités socio – économiques. C’est une opération de pouvoir avant d’être une opération de profit »[22].

Les investissements qu’il mène dans la formation , la recherche et  la culture sont des opérations de pouvoir qui sollicitent la différentiation, la concurrence, la hiérarchisation, la rentabilité, l’esprit d’entreprise et instaurent à la fois l’appauvrissement subjectif et le conformisme dans le savoir et la culture. Il s’agit moins de capitalisme cognitif, de capitalisme culturel, de société de la connaissance etc., que des relations de pouvoir et de savoir qui visent une modélisation de la subjectivité de la population dans son ensemble, capable de s’adapter et de se soumettre à des ensembles techniques, à des modes d’organisation de travail, de consommation et de communication complexes, à de environnements urbains et de vie.

L’« usinage » que les subjectivité subissent n’a pas seulement une finalité cognitive (produire de savoir, de compétence), mais aussi d’équiper les individus de patters de comportement conscients ou « inconscients » qui les incitent à se soumettre aux « rites de passages » et d’ « initiation » de l’entreprise, de l’Etat Providence, de la société de consommation, de communication et à assumer les « surmois » entrepreneurials nécessaires à l’intégrationdes rôles et des fonctions hiérarchiques.

Les théories de l’assujettissement telles que celle de Rancière présentent d’autres inconvénients. Si elles permettent de saisir les divisions entre ceux qui monopolisent le pouvoir et le savoir et ceux qui les subissent au niveau macro – politique, si elles permettent de recouper ces divisions avec celles des races, des sexes, des classes d’âge, etc., elles négligent singulièrement la nature et les fonctions des asservissements machiniques. Or si l’on considère le capitalisme uniquement du point de vue de l’« assujettissement », on perd la spécificité des modalités de la désubjectivation machinique. Sans la prise en compte des asservissements on risque de confondre, à la manière de Rancière et de Badiou, la démocratie grecque avec le capitalisme, le travail artisanal avec le travail capitaliste et Marx avec Platon.

Pour terminer : il y a donc une double action politique à mener, contre l’assujettissement social qui distribue des places et des fonctions, des salaires et des revenus, selon une logique qui n’est que « policière », et contre l’asservissement machinique qui exploite l’agencement collectif de production qui inclut à la fois les dynamiques pre – indivisuelle et supra – individuelles.

La « production », contrairement à ce que pensent Jacques Rancière et Alain Badiou[23], ne relève pas de l’économie. Elle ne se limite pas non plus à exploiter la connaissance, le savoir, la culture, comme l’affirment les théories du capitalisme cognitif, mais elle capture et exploite quelque chose de plus profond et de transversal à la société dans son ensemble. L’asservissement machinique met au travail le désir, si par désir nous n’entendons pas une simple pulsion, une simple énergie libidinale, mais la puissance d’agir dans un agencement. Désirer signifie toujours construire un agencement, désirer signifie toujours agir dans et pour un collectif ou une multiplicité. On ne désire jamais une personne ou une chose, mais les agencements dans les quels et par lesquels la personne ou la chose existent. On ne désire pas quelqu’un ou quelque chose, mais les mondes et les possibles qu’ils enveloppent. Désirer signifie construire l’agencement qui déplie les possibles et les mondes qu’une chose ou une personne enveloppent.

Il n’y a du désir que lorsqu’il y a du possible, lorsqu’il y a prolifération des possibles, lorsque, à partir de la rupture d’équilibres antérieurs, apparaissent des relations qui étaient impossibles auparavant. Désirer signifie donc agir loin de l’équilibre. La productivité du capitalisme ne trouve pas sa source d’abord dans la division du travail, dans la spécialisation, dans la concurrence, dans le savoir, mais dans le fait qu’elle active et capture une « économie du possible », c’est-à-dire une « économie du désir » (pour Guattari les deux formulations sont équivalentes). La force du capitalisme ne réside pas d’abord  dans sa « police » (au sens de Jacques Rancière) ni dans son idéologie, ni dans le niveau de vie qu’il assure, mais dans le fait qu’il a intégré quelque chose du fonctionnement du désir dans son propre fonctionnement.

L’action politique se pose donc de façon nouvelle, puisqu’elle doit à la fois opérer une désubjectivation et produire une nouvelle subjectivation, refuser l’injonction à occuper des places et des rôles dans la division sociale du travail, et construire, problématiser et reconfigurer l’agencement, c’est-à-dire un monde et ses possibles.


[1] Maurice de Montmollin, Les systèmes hommes – machines, Puf, p. 138

[2] p. 54

[3] (Félix Guattari, La Révolution moléculaire, Paris, Omnibus, « 10/18 », 1980, p. 93).

[4] Ibid., p. 91.

[5] La révolution moléculaire, 10/18, p. 80

[6] Mille Plateaux, p. 614

[7] Rev. Mol, p. 74, 1977

[8] Tandis que la théorie de la valeur du premier livre du Capital de Marx est encore une théorie additive (somme arithmétique du travail) de la valeur, et que la plus-value y est encore conçue comme une « plus-value humaine », dans les Grundrisse et dans le Chapitre inédit du Capital, Marx décrit l’asservissement machinique, sans qu’il élabore, pour autant, une théorie de la valeur « machinique » qui lui corresponderait. Guattari fait remarquer que la conception marxienne de la plus-value humaine correspond à la pratique comptable du capitalisme, mais certainement pas à son fonctionnement réel. Cette comptabilité est aujourd’hui reprise pour légitimer la contre-réforme de retraites, puisque on calcule sont financement à partir de l’emploi individuel et de son salaire. L’assujettissement seulement est pris en compte, tandis que l’asservissement compte pour rien. « Escroquerie cosmique », dirait Gilles Deleuze.

[9] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schisophrénie 2. Mille Plateaux, op. cit., p. 573.

[10] Ibid.

[11] Mille Plateaux,

[12] « La participation des consommateurs à la production est extrêmement hétérogène … Nous avons pu montrer que chacune de ces activités peut être qualifié de travail au sens économique, sociologique et ergonomique du terme. Elles produisent de la valeur pour l’entreprise … A l’instar d’un salarié, l’activité du consommateur est fortement prescrite et encadrée. Elle est souvent réalisé sous contrainte de temps, de productivité, de résultat, avec des outils spécifiques ». Marie-Anne Dujarier, Le travail du consommateur, Editions la Découverte, Paris, 2008, p.  230- 231

[13] « Notre opposition entre les sémiologies signifiantes despotiques et les sémiologies a-signifiantes reste très schématique. En réalité, il n’y a que des sémiotiques mixtes qui participent des deux à des degrés divers. Une sémiologie signifiante est toujours hantée par une machine des signes et, inversement, une machine des signes est toujours en passe d’être récupérée par une sémiologie signifiante. Mais il est certainement utile de discerner les rapports de polarité définis par ces composantes » (Félix Guattari, La Révolution moléculaire, Paris, Encres, 1977, p. 346).

[14] Les théories qui font du « primat langage »  la clef du fonctionnement sémiotique de nos société, risquent de passer à côté du fonctionnement réel du capitalisme. Le capital opère à partir d’une multiplicité de sémiotiques et non pas seulement des sémiotiques signifiantes et linguistiques comme le pensent les théories du capitalisme « cognitif » ou culturel.

[15] Félix Guattari, Les années d’hiver, Les Prairies ordinaires, 2009, p. 294

[16] Lorsqu’on ne peut plus mesurer le travail par le temps, comme dans la plupart des activités contemporaines, on introduit une évaluation non plus « automatique » et « objective », mais subjective et continue (dans l’École pour les élevés et les professeurs, dans l’hôpital, dans la Sécurité sociale, etc.). Voir à ce sujet le conflit qui s’est déclenché au sein de l’Université et de l’Hôpital au sujet de l’introduction de ces nouvelles méthodes d’évaluation, qui sont des techniques néolibérales de gouvernement.

[17] « D’une certaine manière, la ménagère occupe un poste de travail à son domicile, l’enfant à l’école, le consommateur au supermarché, le spectateur devant son écran. » Du point de vue de l’asservissement machinique, les enfants « travaillent devant la télévision ; ils travaillent à la crèche avec des jouets qui sont conçus pour améliorer leurs performances productives. En un sens, on peut comparer ce travail à celui des apprentis à l’école professionnelle » (Félix Guattari, La Révolution moléculaire, Paris, Omnibus, « 10/18 », 1980, p  80).

[18] Ibidem, p. 81

[19] « Les notions d’entreprise capitaliste et de poste de travail salarié sont devenues inséparables de l’ensemble du « tissu social », qui est lui-même produit et reproduit sous le contrôle du capital » (ibid., p. 90).

[20] Le capital, comme « intégrale de formations de pouvoir », opère à partir d’un continuum d’au moins quatre composantes : 1) les formations de pouvoir capitalistes qui […] garantissent la propriété, les stratifications sociales, la répartition des biens matériels et sociaux ; 2) les agencements machiniques relatifs aux forces productives (machines, usines, transports, réserve de matières premières, capital de connaissance technico-scientifique, techniques d’asservissement machinique, instruments de formation, laboratoire) ; 3) la force collectives de travail et l’ensemble des rapports sociaux non plus asservis, mais assujettis par le pouvoir capitaliste. Elle est assujettie en même temps qu’elle est facteur d’assujettissement d’autres catégories sociales (les femmes, les enfants, les immigrés, les minorités sexuelles, etc.). 4) Le réseau des équipements, des appareils étatiques et paraétatique, et les médias. Ce réseau, ramifié aussi bien à l’échelle microsociale que planétaire, permet d’extraire et d’intégrer les capitalisations sectorielles de pouvoir relatives aux trois composantes précédentes » (ibid., p. 82).

[21] De la même manière, à ce qu’on appelle pouvoir, il est inutile de chercher un fondement (l’économie ou l’État, ou encore le capitalisme cognitif), puisqu’il n’y a que des « relations réciproques et des décalages perpétuels entre elles » (Michel Foucault, « Le sujet et le pouvoir », in Dits et écrits, t. II, Paris, Gallimard, 2001, p. 1041). Il n’y a pas un foyer unique (l’État ou l’économie, ou le capitalisme cognitif), d’où émaneraient les relations de pouvoir hégémoniques, et il n’y a pas un lieu, une institution, un dispositif plus stratégique que les autres où le pouvoir s’accumulerait et d’où l’on pourrait opérer des transformations (qu’elles soient réformistes ou révolutionnaires). Il n’y a pas un type de relation (économique, politique, sociale, cognitive) qui puisse contenir, totaliser et dominer toutes les autres. Chaque dispositif économique, politique ou social produit les effets de pouvoir qui lui sont propres, mobilise des tactiques et des stratégies spécifiques et investit les « gouvernés » selon des processus d’assujettissement (capital humain, sujet de droits, consommateur, public, etc.) et d’asservissement (agencements d’entreprise, médias, État-providence, etc.) différents. Le pouvoir n’est pas une « institution, une structure qui se maintient ou se brise : il s’élabore, se transforme, s’organise, se dote de procédures plus ou moins ajustées » (ibid., p. 1059). Le pouvoir, comme le monde qu’il veut maîtriser, est toujours en train de se faire, et il se construit par l’agencement de dispositifs variés qui répondent à des logiques et à des intérêts hétérogènes. Leur unité est un processus politique de composition qu’il ne faut pas présupposer, puisqu’il est le résultat de la construction d’une série de connexions et d’une mise en compatibilité stratégiques.

[22] Révolution moléculaire, 10/18, p. 79

[23] Rancière et Badiou réduisent la « production » à l’économie. D’où une théorie du politique qui n’a pas grande chose à voir avec le capitalisme, mais beaucoup avec les sociétés précapitalistes (et notamment avec la cité grecque).

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illegal_cinema #6 – CINÉMA ET POLITIQUE (Kramer, Godard,…)

illegal_cinema #6

28 juin 2010

©1969-Robert Kramer (photo extraite de Ice)

lundi 28 juin, 19h30
Séance illegal_cinema #6

Ice, un film de Robert Kramer (États-Unis, 1969, 2h15)
Underground
, un film d’Emile de Antonio (États-Unis, 1976, 1h28)
Winter Soldier,
un film du groupe Winter-film (États-Unis, 1972, 1h36)
One P.M.
, un film de Jean-Luc Godard et D.A. Pennebaker (États-Unis, 1972, 1h30)

Cette séance, composée de quelques extraits de ces quatre films, est proposée et présentée par le new-yorkais Alexander Provan, écrivain et fondateur de la plateforme Triple Canopy.

©1972-D.A. Pennebaker & J.-L. Godard (photo extraite de One P.M.)

Le poids de l’air / The weight of air (par A. Provan) :

Prenant part aux séances d’illegal_cinema conçu par la plateforme serbe TkH-Walking Theory, le rédacteur en chef de Triple Canopy, Alexander Provan, présentera une projection de travaux censurés ou marginaux issus d’une collaboration entre des réalisateurs et des activistes, ou qui rend poreuse la frontière entre les deux, invalidant par là même la distinction entre l’action et la représentation, la propagande et l’art. Succédera à cette projection une discussion autour de la nostalgie qui entoure la relation entre l’expérimentation filmique, l’autorité artistique, et la politique gauchiste, les technologies “de récit de la vérité” et les personnages, dans les années 1960 et 1970. Nous réfléchirons aussi sur le pouvoir des partis politiques de droite sur leur propres modes d’auto-représentation, comparables aux modes utilisés par les partis adverses.

Les séances d’illegal_cinema se déroulent tous les lundis à 19h30 aux Laboratoires d’Aubervilliers.

illegal_cinema

illegal_cinema est la version française du projet conçu par le collectif serbe TkH – Walking Theory à Belgrade: dans ce projet, “illégal” signifie inciter à une autre forme de production de savoir et de discours au sein de non-spécialistes du film, autour de productions plus expérimentales, critiques ou minoritaires. Toute personne intéressée peut proposer un film avec l’obligation d’en parler, d’ouvrir une discussion ou d’inviter des intervenants. Ce procédé tente d’annuler les frontières entre programmateur et public, de mettre en œuvre un processus d’auto éducation à long terme et de créer une communauté culturelle critique.
Aux Laboratoires d’Aubervilliers, les procédures et les contenus d’illegal_cinema seront développés et transformés dans le contexte de la scène parisienne. Le projet aura lieu tous les lundis à 19h30, dans le cadre de la résidence HOW TO DO THINGS BY THEORY de la plateforme TkH aux Laboratoires. Plus d’informations sur www.howtodothingsbytheory.info

illegal_cinema sur internet : sur le site des Laboratoires d’Aubervilliers (calendrier des films projetés et des contributeurs), inscription à la mailing-list d’illegal_cinema, rejoindre le groupe illegal_cinema sur Facebook.

Appel à participation

Seriez-vous intéressé/e par proposer un film ou une série de films ou tout simplement participer aux discussions ? Pourriez-vous avoir l’amabilité de diffuser l’appel à participation ci-joint autour de vous, afin que le projet s’ouvre au plus grand nombre?

Pour plus d’informations ou pour proposer un film, n’hésitez pas à contacter Mathieu Lericq au 01 53 56 15 90 et par e-mail: m.lericq@leslaboratoires.org

Les Laboratoires d’Aubervilliers
41 rue Lécuyer
93300 Aubervilliers
+33(0)1 53 56 15 90
info@leslaboratoires.org
http://www.leslaboratoires.org/
Accès: M° Quatre Chemins Pantin-Aubervilliers (ligne 7)

Rejoignez-nous sur Facebook ICI

Public Editing Session #2: NOTES

PUBLIC EDITING SESSION #2:

for joined issue of TkH Journal and le Journal de Laboratoires: Materialist approaches to immaterial labour /(in) performance – Re-materializing immaterial labor

Notes

Participants:

Guest: Florian Schneider – film maker, media activist, writer and curator based in Brussels,

Editorial collective: Bojana Cvejić, Bojan Djordjev, Marta Popivoda, Ana Vujanović (TkH), Virginie Bobin, Alice Chauchat, Nataša Petrešin Bachelez (Les laboratoires d’Aubervilliers), and audience

The second session of Public Editng of joined issue of TkH Journal for Performing Arts Practice and Le journal des Laboratoires on re-materialising immaterial labour in performing arts aimed to move beyond mapping the field of problematics (that has been done on the first session), and was primarily orientated toward identifying examples of artistic practices that tackle in a critical and pro-active way the problematic of immaterial labour as a mode of production in the performing arts field.

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Rédaction Publique aux Laboratoires d’Aubervilliers #3

TkH – Walking Theory et les Laboratoires invitent Maurizio Lazzarato à participer à la troisième séance de rédaction publique d’un journal conjoint portant sur le travail immatériel.
Nous serions très heureux de vous y voir. Il n’est pas nécessaire d’avoir assisté aux deux premières sessions pour se joindre au groupe.

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19h30 – 19h45 : introduction aux problématiques de la session (Bojana Cvejic et Ana Vujanovic)
19h45 – 20h15 : intervention de Maurizio Lazzarato, sociologue et philosophe
20h15 – 20h45 : intervention de Judith Ickowicz, docteur en droit privé
20h45 – 21h : questions, discussion
21h – 21h30 : discussion sur les propositions de contributions, entre autres, de Marko Kostanić et Dušan Grlja
21h30 – 22h : chaque participant est invité à présenter en quelques minutes un projet culturel et/ou artistique qu’il/elle estime exemplaire pour les pratiques de “production immatérielle”

Avec: Bojana Cvejic, Bojan Djordjev et Ana Vujanovic (TkH), ainsi que Virginie Bobin, Grégory Castéra et Natsa Petresin-Bachelez, (les Laboratoires d’Aubervilliers)

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Tous les textes de références pour cette troisième et dernière session:
Maurizio Lazzarato LE RENOUVELLEMENT DU CONCEPT DE PRODUCTION ET SES SÉMIOTIQUES
Maurizio Lazzarato IMMATERIAL LABOUR
Akseli Virtanen ARBITRARY POWER
Judith Ickowitz LE DROIT FACE À LA DÉMATÉRIALISATION DE L’ŒUVRE D’ART UNE ANALYSE JURIDIQUE DE L’ART CONTEMPORAIN

Plus d’infos sur le projet “PUBLIC EDITING”: http://www.leslaboratoires.org/content/view/575/lang,fr/

PUBLIC EDITING #3 reference text_1: LE RENOUVELLEMENT DU CONCEPT DE PRODUCTION ET SES SÉMIOTIQUES

PUBLIC EDITING #3 reference text_1:

LE RENOUVELLEMENT DU CONCEPT DE PRODUCTION ET SES SÉMIOTIQUES (Chapitre 1)

Maurizio Lazzarato

« De deux définitions de la fabrique données par Ure, et citées par Marx, la première rapporte les machines aux hommes qui les surveillent, la seconde les machines et les hommes, « organes mécaniques et intellectuels, à la fabrique comme corps plein qui les machines. Or c’est la seconde définition qui est littérale et concrète »

Deleuze et Guattari

Dans ce premier chapitre nous allons donner un aperçu général de l’implication de la subjectivité dans le capitalisme contemporain. Elle est investie et exploitée par ce que Deleuze et Guattari appellent l’assujettissement social et l’asservissement machinique.

L’assujettissement social produit et distribue des rôles et des places, en nous équipant d’une subjectivité  et  nous assignant à une identité, à un sexe, à une profession, à une nationalité etc., de façon que tout le monde est pris dans un piège sémiotique signifiant et représentatif.

La forme paradigmatique que l’assujettissement social revêt dans le capitalisme néolibéral est celle qui  incite le salarié, le chômeur, le travailleur pauvre, le consommateur, à devenir sujet, à se reconnaître comme producteur ou usager actif et responsable. Le sujet dans le capitalisme contemporain est identifié à l’autonomie, à la capacité d’agir, de décider et de choisir de l’entrepreneur. Dans tous les domaines, qu’il s’agisse de production, de formation, de consommation, de communication, nous sommes enjoint, à nous comporter comme un « entrepreneur de soi » (selon la formule de Foucault). La micro – entreprise, l’auto – entrepreneur, le capital humain célèbrent le mariage de l’individualisme économique et politique.

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PUBLIC EDITING #3 reference text_2: IMMATERIAL LABOUR

PUBLIC EDITING #3 reference text_2:

IMMATERIAL LABOUR

Maurizio Lazzarato

text from 1996, published on

http://www.generation-online.org/c/fcimmateriallabour3.htm

‘If production today is directly the production of a social relation, then the ‘raw material’ of immaterial labour is subjectivity and the ‘ideological’ environment in which subjectivity lives and reproduces. The production of subjectivity ceases to be only an instrument of social control (for the production of mercantile relationships) and becomes directly productive, because the goal of our post industrial society is to construct the consumer/communicator – and to construct it as ‘active’. Immaterial workers (those who work in advertising, fashion, marketing, television, cybernetics, and so forth) satisfy a demand by the consumer and at the same time establish that demand.’ (M. Lazzarato)

A significant amount of empirical research has been conducted concerning the new forms of the organization of work. This, combined with a corresponding wealth of theoretical reflection, has made possible the identification of a new conception of what work is nowadays and what new power relations it implies.

An initial synthesis of these results—framed in terms of an attempt to define the technical and subjective-political composition of the working class—can be expressed in the concept of immaterial labor, which is defined as the labor that produces the informational and cultural concent of the commodity. The concept of immaterial labor refers to two different aspects of labor. On the one hand, as regards the “informational content” of the commodity, it refers directly to the changes taking place in workers’ labor processes in big companies in the industrial and tertiary sectors, where the skills involved in direct labor are increasingly skills involving cybernetics and computer control (and horizontal and vertical communication). On che other hand, as regards the activity that produces the “cultural content” of the commodity, immaterial labor involves a series of activities that are not normally recognized as “work”—in other words, the kinds of activities involved in defining and fixing cultural and artistic standards, fashions, tastes, consumer norms, and, more strategically, public opinion. Once the privileged domain of the bourgeoisie and its children, these activities have since the end of the 1970s become the domain of what we have come to define as “mass intellectuality.” The profound changes in these strategic sectors have radically modified not only the composition, management, and regulation of the workforce—the organization of production—but also, and more deeply, the role and function of intellectuals and their activities within society.

The “great transformation” that began at the start of the 1970s has changed the very terms in which the question is posed. Manual labor is increasingly coming to involve procedures that could be defined as “intellectual,” and the new communications technologies increasingly require subjectivities that are rich in knowledge. It is not simply that intellectual labor has become subjected to the norms of capitalist production. What has happened is that a new “mass intellectuality” has come into being, created out of a combination of the demands of capitalist production and the forms of “self-valorization” that the struggle against work has produced. The old dichotomy between “mental and manual labor,” or between “material labor and immaterial labor,” risks failing to grasp the new nature of productive activity, which takes this separation on board and transforms it. The split between conception and execution, between labor and creativity, between author and audience, is simultaneously transcended within the “labor process” and reimposed as political command within the “process of valorization.”

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PUBLIC EDITING #3 reference text_3: ARBITRARY POWER

PUBLIC EDITING #3 reference text_3:

ARBITRARY POWER

Or, on Organization without Ends

Akseli Virtanen (version June, 2005)

This text has only one motif: it tries to think what we can at the moment when the species-being of human beings which is without any function and always open to change is tried to be appropriated and subordinated to the service of a particular historical period and its tasks.

To say “I can” does not refer to any unfailing or particular capacity, but it is in case very demanding. “I can” does not mean any particular ability and it is still perhaps the most severe and cruel experience possible: the experience of potentiality.

This experience is the experience at the moment when the generic human capacities – intellect, perception and linguistic-relational abilities – which make human beings ‘humans’ and do not exist for any particular reasons enter to our immediate experience. This is the meaning of the concept multitude: it is the form of being human in which the ontological condition enters to economy and politics (our immediate experience). For the first time it is possible to experience what it means to be a human being “as such”. We can look directly to the eye our existence as potential beings which do not have any particular surrounding, any particular task or function, that is, as beings which can do anything and from which anything may be expected. We experience at the same time the abundance of our possibilities and the arbitrariness of all reasons and constraints. This experience makes us restless, it makes us bored and it makes us homeless. But it makes us also strong.

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